2026-08-24
Par le journaliste indépendant Jeannot Ema’a
Dans le département de l’Océan, au sud du Cameroun, les routes serpentent entre des forêts denses, de longues pistes de latérite rouge et des plantations industrielles qui semblent s’étendre un peu plus chaque année.
Lors d’une récente mission de terrain, des membres de l’équipe de la Tenure Facility se sont rendus dans plusieurs communautés bagyeli. À Nkolakae, Angoa-Vouri et Loundabélé, les échanges revenaient inlassablement sur une même préoccupation : sécuriser la terre sous leurs pieds, non seulement pour eux-mêmes, mais aussi pour les générations futures.
Rencontre avec la communauté bagyeli de Djabilobé, au Cameroun.
Au cœur de ces paysages en pleine transformation vivent les Bagyeli, peuple autochtone des forêts du sud du Cameroun, dont les modes de vie reposent traditionnellement sur la chasse, la cueillette, la pêche et une connaissance approfondie de la forêt tropicale.
Depuis des générations, ce savoir guide la manière dont les forêts et les ressources naturelles sont utilisées, protégées et transmises. Aujourd’hui, de nombreuses communautés bagyeli rencontrent des difficultés à accéder à leurs forêts ancestrales comme elles le faisaient autrefois, en raison des expulsions ou de la pression croissante exercée sur les ressources forestières.
Pour les communautés bagyeli, les droits fonciers vont bien au-delà de la simple possession d’un territoire. Ils déterminent la capacité des familles à cultiver leurs terres sur le long terme, à les transmettre aux générations futures, à préserver leurs moyens de subsistance, leurs savoirs culturels et leur relation étroite avec les forêts qu’elles contribuent à protéger depuis des décennies.
« La terre représente tout pour nous », explique Evina Joseph, chef de la communauté bagyeli de Nkolakae. « C’est là que reposent nos parents, c’est là que nous cultivons nos champs. Sans accès à la terre, tout est abandonné. »
Réunion avec des membres de la communauté bagyeli à Lolabé, au Cameroun.
Bien avant l’indépendance du Cameroun en 1960, les communautés bagyeli menaient une vie semi-nomade dans les forêts autour de Kribi et d’Akom II. À partir des années 1960, les politiques gouvernementales de sédentarisation ont encouragé, et dans de nombreux cas fortement incité, les communautés bagyeli à s’installer de façon permanente le long des routes et à proximité des villages bantous voisins, avec pour objectif affiché de faciliter l’accès à l’éducation, aux soins de santé et aux services publics. Parallèlement, l’exploitation forestière, l’expansion agricole et le développement des infrastructures ont réduit l’accès à leurs territoires forestiers traditionnels, accélérant cette transition. Pourtant, ces changements se sont rarement accompagnés d’une reconnaissance officielle de leurs droits fonciers coutumiers.
Pendant des décennies, de nombreuses communautés bagyeli ont vécu aux côtés des communautés bantoues voisines après que les politiques publiques ont favorisé leur installation hors de la forêt. Dans de nombreuses zones, les familles bagyeli ont pu s’établir avec l’accord des communautés voisines et des autorités traditionnelles. Toutefois, faute de reconnaissance officielle de leurs propres droits fonciers, elles restent vulnérables aux revendications concurrentes et aux déplacements.
« Nos grands-parents se sont installés ici il y a plusieurs décennies. Nous cultivons cette terre depuis aussi longtemps que nous nous en souvenons », raconte Manzo’o Ronise, de la communauté d’Angoa-Vouri, dans la commune de Lokoundjé. « Aujourd’hui, les Bantous veulent nous chasser. Ils ont pris la forêt, et maintenant ils veulent aussi notre village. »
BACUDA avec des enfants de la communauté de Nloundabélé, au Cameroun.
À mesure que les terres se raréfient, les relations de longue date entre les communautés bagyeli et bantoues sont de plus en plus mises à l’épreuve. Parallèlement, l’expansion agro-industrielle, les projets miniers, le développement des infrastructures et les restrictions liées à certaines aires protégées exercent une pression supplémentaire sur des territoires déjà fortement disputés.
Les conséquences sont largement documentées. Des recherches menées par Rainforest Foundation UK et Forest Peoples Programme montrent que l’expansion industrielle dans le sud du Cameroun a réduit l’accès aux terres coutumières et aux ressources forestières essentielles, souvent sans consultation ni consentement effectifs des communautés concernées. Plus largement, les travaux du FIDA et de la FAO démontrent qu’un régime foncier sécurisé favorise une agriculture durable, des moyens de subsistance plus solides et de meilleurs résultats environnementaux.
Pour les communautés qui vivent sans droits fonciers sécurisés, l’insécurité va bien au-delà du risque d’expulsion. Elle influence également la manière dont les familles investissent dans l’agriculture, construisent leurs habitations, organisent leurs activités économiques et envisagent leur avenir.
« Si le chef meurt sans avoir sécurisé la terre, nous n’aurons plus aucun endroit où vivre », explique Malebé Marthe, de Nkolakae. « Il est impossible de retourner vivre dans le parc national. »
Vue aérienne des campements bagyeli à Lolabé, au Cameroun.
Face à ces défis, BACUDA, en partenariat avec l’Association Baka ASBABUK dans l’est du Cameroun, et avec l’appui de Green Development Advocates (GDA), accompagne les communautés et les autorités locales afin de renforcer les démarches de reconnaissance foncière. Grâce à la cartographie participative, à l’accompagnement juridique et au renforcement des capacités communautaires, ces organisations aident les communautés à passer de générations d’occupation coutumière précaire vers une reconnaissance plus durable de leurs droits.
Pour de nombreuses familles bagyeli, ces démarches représentent bien plus que de simples procédures administratives. Elles ouvrent la perspective d’une stabilité après des générations d’incertitude.
« Sécuriser la terre est vital », affirme Bwambo Suzanne, doyenne de la communauté de Loundabélé. « Si je disparais, ma famille aura toujours un endroit paisible où vivre. »
Membres des équipes de Tenure Facility et de BACUDA en visite dans la communauté de Nloundabélé, au Cameroun.
Dans les paysages forestiers tropicaux, les peuples autochtones et les communautés locales jouent déjà un rôle essentiel dans la gestion de leurs territoires. Des droits fonciers sécurisés permettent de renforcer ces systèmes de gouvernance, créant les conditions de moyens de subsistance plus résilients, d’institutions locales plus solides et d’une gestion durable des forêts et des ressources naturelles.
« Merci à BACUDA et à la Tenure Facility », conclut Manzo’o Denise. « Nous espérons que ce soutien se poursuivra afin que nous puissions enfin vivre sur nos terres sans craindre d’en être expulsés. »
Le processus est long et complexe. Il nécessite une collaboration continue entre les communautés, les autorités locales et les institutions nationales.
Il reflète une prise de conscience croissante : les droits fonciers des peuples autochtones vont bien au-delà de leur reconnaissance juridique. Ils constituent le fondement d’une gouvernance communautaire plus forte, d’une plus grande autonomie, de moyens de subsistance plus résilients et de la capacité des générations futures à rester sur leurs terres ancestrales et à en prendre soin.
Dans le département de l’Océan, cette évolution est encore en cours. Mais pour de nombreuses familles bagyeli, elle ouvre enfin une perspective longtemps restée hors de portée : celle de voir les générations futures continuer à vivre sur les terres qu’elles ont toujours appelées leur foyer.
Habitations dans la communauté de Nloundabélé, au Cameroun.
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